RENCONTRE AVEC ARIANE BILHERAN

Ariane Bilheran est auteure psychologue clinicienne et docteur en psychopathologie. Nous avons eu le plaisir de la rencontrer en 2012 chez un client commun et apprécier ses talents et sa personnalité. Elle a publié de nombreux ouvrages sur l’Autorité et ses travaux de recherche sur le harcèlement sont internationalement reconnus. Nous publierons régulièrement des extraits de ses travaux. Voilà un premier article, paru dans l’Usine Nouvelle, sur les signaux d’alerte de la manipulation.

Entretien Ariane Bilheran

« Nous avons choisi cet article d’Ariane Bilheran sur les signaux d’alerte de la manipulation parce qu’être victime de manipulation n’arrive pas qu’aux autres. Le manager a un rôle essentiel dans la prévention des risques psychosociaux et il peut lui-même en être victime… »

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Psychologue clinicienne et docteur en psychopathologie, Ariane Bilheran est l’auteure de « Manipulation, la repérer, s’en protéger » (éditions Armand Colin). Elle y montre que la manipulation ne concerne pas seulement la vie privée, mais peut aussi faire des ravages au sein des entreprises. Elle nous explique notamment pourquoi la manipulation finit par nuire à l’entreprise en reléguant l’intérêt du groupe au second plan.

L’Usine Nouvelle – Dès lors qu’on cherche à obtenir quelque chose de quelqu’un, n’est-on pas dans la manipulation. Autrement dit, n’est-elle pas un mal nécessaire ?

Ariane Bilheran – Non, car il faut distinguer deux notions, l’influence dont vous parlez et la manipulation. Évidemment que dans la vie sociale, dans l’entreprise, on cherche à obtenir de l’autre des actions qu’il ne commettrait pas spontanément. Pour cela, on use d’influence, on tente de convaincre, on partage sa vision, on dialogue. La différence fondamentale entre les deux, c’est le respect de l’autre. Le manipulateur agit comme si l’autre n’existait pas, quand l’influenceur laisse à l’autre son libre arbitre.

D’après votre pratique, vous rapportez que la manipulation en entreprise se développe. Quels sont les facteurs qui expliquent cette progression ?

La manipulation progresse souvent dans les contextes où l’insécurité augmente. Cela peut être le rachat d’une société par une autre ou, plus généralement, le contexte économique. Dans ces situations, où l’on va ressentir de la peur, le réflexe peut être de tirer la couverture à soi. C’est d’une peur, d’un sentiment d’insécurité que naît la manipulation. Pour l’entreprise c’est un vrai problème, car un salarié qui cherche son propre intérêt avant tout oublie celui de l’entreprise, et l’on quitte la logique « gagnant-gagnant ».

Justement, en mettant la pression sur leurs collaborateurs, les entreprises ne donnent-elles pas parfois l’impression qu’elles autorisent la manipulation, avec un message implicite du type « tout est permis pourvu que cela rapporte des résultats » ?

Dans une logique de court terme, on peut avoir des résultats de cette façon et effectivement des personnalités manipulatrices peuvent avoir la main. Un manipulateur peut être quelqu’un qui va s’approprier les résultats obtenus par d’autres, s’accaparer le travail de son équipe. À moyen terme cependant, les effets de ces comportements sont beaucoup moins sûrs, car cela va avoir des effets sur l’ambiance d’un service, les liens entre les personnes… et affecter la cohésion. Un manipulateur dégrade les relations entre les personnes. Elles vont se méfier les unes des autres, d’où des alliances, du temps passé à mettre au point des stratégies pour contrer la manipulation, pour médire les uns des autres. Très souvent, dans ce genre d’ambiance, les salariés envoient des mails, font des dossiers pour se couvrir. Pour résumer, beaucoup de temps qui devrait être consacré au travail est perdu dans des conciliabules, des intrigues.

Comment une direction, un service RH peut repérer un manipulateur ?

Ce sont plutôt les effets du comportement du manipulateur ou de la manipulatrice qu’on peut repérer, car la manipulation pour être efficace doit être invisible. Parmi les signes qui doivent amener à se poser des questions figurent la division des équipes, les plaintes des membres d’un collectif, les difficultés rencontrées par un manager. La manipulation est rarement l’affaire d’une personne isolée, elle existe car d’autres laissent faire.

Comment savoir si on a un chef manipulateur ou à l’inverse, si on est managé, comment repérer un collaborateur qui le serait ?

Il faut s’écouter, apprendre à identifier ses émotions négatives et se demander si son propre comportement a été ou non modifié. Si on a des pensées du type « normalement je n’aurais pas réagi comme ça », il faut s’interroger. Pour un manager, si on passe la moitié de son temps pour une seule personne, cela peut être aussi un signe, une première alerte. Mais aussi, si l’on se sent excessivement coupable, redevable, si l’on commence brutalement à se dévaloriser etc. Toute anomalie par rapport à des émotions et des comportements habituels, sans que des événements précis ne soient survenus, peut être le début d’une alerte.

La deuxième alerte survient quand la personne ne se sent plus en état de réfléchir, qu’elle n’y arrive plus. Cela peut être l’effet d’une manipulation où l’on est assailli par des messages contradictoires, d’un lavage de cerveau subtil et progressif…

Vous mettez en garde dans votre livre : le manipulateur va chercher à susciter les confidences pour affirmer son emprise. Comment faire alors si celui qui veut aider est celui qui nuit ?

Bien sûr qu’il ne faut pas se méfier de tout le monde, d’autant que dans ces situations, il est absolument nécessaire d’en parler, pour prendre de la distance, réaliser qu’on a un comportement altéré. Il faut surtout prendre garde de la personne qui se présente comme un sauveur qui peut régler tous les problèmes. Mieux vaut se confier auprès de personnes dont a vérifié la confiance dans le temps, un ami de longue date, une personne qui ne travaille pas dans la même entreprise, un professionnel extérieur (psychologue, coach) qui prendra soin avec vous d’analyser la situation, sans jugement ni affect déplacé, ni parti pris.

Propos recueillis par Christophe Bys – L’Usine Nouvelle